Adossé à une vitre, regard transparent et jambes croisées, je trompais mon ennui en énumérant mentalement le nombre de stations restantes avant ma descente. Le tramway raclait justement ses rails pour en desservir une, et pour égayer quelque peu ces mornes voyages écœurants de fadeur, je me préparais à assister à l'échange des passagers, en face de la porte dont je tenais le siège. Je la remarquais tout de suite. La dérivée de notre vitesse n'était pas encore nulle (et tac) que déjà elle s'était précipitée vers la plus proche ouverture, bousculant du haut de son mépris les braves gens qui entravaient sans le savoir son précieux chemin. La main tendue, impatiente, elle fût dans la rame avant même que Miss Tramway ait terminé son speech sur cette superbe station dont le nom ne m'échappe pas mais dont on se contrefout éperdument. Ignorant les grognements des sortants, elle n'arrêta sa concentration que lorsqu'elle s'aperçut, étonnée que son plan infaillible ne se déroule pas comme prévu, qu'il ne restât dans le tramway plus siège libre.

Alors commença à bouillir sa colère. Voyant, offusquée, qu'on ne se précipita pas pour lui céder un bout de banquette, elle se mit à assaillir chacune de ses proies d'un regard fulminant d'indignation, ses lèvres desséchées tordues par un rictus mauvais, et si sa capacité physique couplée à des contraintes sociales plus souples l'avait permis, il fût facile de prédire une série de high-kicks qu'on ne retrouve guère plus que dans les plus beaux films de sushis martiaux (re-tac). Vous l'aurez compris, sauf le coup de la dérivée, la rage habitait cette vile créature. Qui plus est, affichant ouvertement sa suffisance, elle avait réussi à unir sans un mot tout le wagon contre elle, si bien que j'échangeais avec quelques impolis de ma condition un sourire illégal, et c'est tout juste si on pouvait lire "Crève pour que je te cède ma place" sur le front des membres du complot. Maugréant de nobles insultes à l'égard de cette société qui se perd, elle attendit la tête haute mais les yeux plissés d'orgueil qu'un cuistre eut à descendre, et donc céder sa place de par le fait.

Chance lui fût donné à l'arrêt suivant, lorsque sa vue aiguisée par sa fourberie vit un manant se lever à l'autre bout de la rame pour sortir. Et c'est là que je me remet à croire en Dieu et à le remercier de faire si bien la vie, lorsque embarque à la porte opposée un petit vieux amical, le visage chaleureux, plein de rides qu'on sentait avoir été sillonnées par un sourire abondant. Il escalade la marche, et gratifie le jeune homme qui lui cède son passage et sa place, bloquant, Dieu te bénisse toi aussi mon frère, la vieille pute dont je fis l'admirable portrait dans les lignes précédentes.

Ainsi savourais-je encore quelques minutes la fulminante bête, pour descendre en lui décochant un de mes sourires que je n'arrive pas à faire spontanément, un sourire franc et magnifique, qui j'espère lui mina l'esprit jusqu'à la fin de la journée.