La toute première demi-heure du Dimanche sonnait au loin tandis que je rentrais d'un pas vif vers mon doux logis. Au loin des échos éméchés animait le triste silence qui règne sur les avenues mortes délaissées par la nuit, et parfois même un cri compulsif venait réveiller les ombres. C'est alors que je la vis. Adossée à un mur écorché, ne laissant qu'une jambe aguicheuse la distinguer de la pénombre environnante, une créature de petite vertu tenait le siège de son piteux quartier. Seul sa tête oscillait de temps à autre, chassant sans y croire la carcasse d'un client potentiel, et je pouvais capter l'éclat blanc que contrastait sa peau brune, sans toutefois compter sur cette lumière d'espoir qui brille au fond de ceux qui font confiance au futur. Rehaussée sur des talons aiguilles de grossière manufacture, collants serrés et jupe outrageusement courte, le plus choquant vint lorsque je pus percevoir clairement son visage. On eût dit qu'un peintre délirant avait laissé libre son imagination en barbouillant la pauvre demoiselle d'une absurde couche de cosmétiques, dans des tons éclatants, brûlants et brillants, à tel point que si cette apitoyante fille s'était avisée de pleurer, ses larmes en eurent été teintées. Je la dépassais furtivement, et crû entendre en dernier souvenir des paroles incertaines, étouffées par la honte ou le désespoir, que je ne pus, malgré le silence étouffant qui régnait, comprendre et interpréter.

Le triste spectacle que j'avais du contempler ne me laissa pas de marbre pour autant. Ainsi, quelques enjambées devant cette fille qu'on appelle de joie malgré la tristesse qui éclabousse au moindre regard qu'on lui porte, j'eus cette idée rayonnante : et si je mixais deux saveurs de thé différents dans la même boule à thé ? Et bien croyez-moi ou pas, mais un thé vanille-fruits des bois, j'ai rarement connu plus délicat arôme. Une soirée brillante.